« La langue est faite pour le citoyen et non le citoyen pour elle. »
LES ÉCHOS DU CONSEIL

Jean-Marie Klinkenberg, président du Conseil de la langue française et de la politique linguistique (Communauté française de Belgique), a participé au forum Une langue pour tout et pour tous? qui a eu lieu en avril dernier à Montréal.
Voici un extrait de son allocution, intitulée Cette langue est à vous1
(Pour lire toute son allocution, veuillez cliquer ici.)
La vie sociale est souvent parsemée de malentendus. Parmi ceux qui m’irritent, il y a celui-ci : être présenté comme un amoureux de la langue française, comme un défenseur de cette belle langue. Lorsque cela m’arrive, je dois aussitôt me défendre d’être un défenseur, quitte à être provocateur en disant que cette langue ne m’intéresse pas.
Car ce qui m’intéresse, ce qui mérite mes soins, ce n’est pas la langue, mais ceux qui la parlent. Défendre ces usagers — les défendre comme travailleurs, comme écoliers, comme artistes, comme amis, comme frères et sœurs, comme enfants —, voilà ce qui compte à mes yeux.
Je résumerais cette position en une seule formule : la langue est faite pour le citoyen et non le citoyen pour elle.
L’énoncer parait banal. Ce ne l’est pas.
I. La conception essentialiste de la langue
La francophonie — européenne surtout mais le Québec n’est pas à l’abri de ceci — est volontiers habitée par une conception de la langue que j’appellerai essentialiste. Dans cette conception, c’est la langue elle-même qui exprimerait ses propres valeurs, esthétiques autant qu’éthiques. Certains n’hésitent pas à dire que le français véhiculerait nécessairement des valeurs humanistes, simplement parce qu’il est le français : nous a-t-on assez rabâché que c’était la langue des principes de 1789? (Lors du cinquantième anniversaire de l’Organisation des Nations unies, l’ancien secrétaire général, Bouthros Bouthros Gali, nous offrait une formulation modernisée de ce grand mythe : « Le français est dans la mémoire des peuples une langue “non alignée” — je dis parfois “subversive” : la langue de la révolte contre l’injustice, l’intolérance et l’oppression. ») Il suffit de penser à quelques épisodes coloniaux violents, à des mouvements politiques si français et si peu tolérants, à certains moments noirs de l’histoire de nos pays, pour nous convaincre combien de tels propos sont vains, sinon mensongers. Mais ils continuent imperturbablement à s’énoncer, dans des discours qui prennent parfois un tour religieux.
La conception essentialiste de la langue se décline en deux thèmes, véhicule deux grandes images de la langue. D’une part, celle-ci est vue dans son unité, et non dans sa diversité; de l’autre elle est vue dans sa spécificité, et non dans sa généricité.
1.1. Unité, et non diversité
Dans son unité : c’est le mythe de l’existence d’un français unique et unifié. Mythe, car il en va de lui comme de toute autre langue : il n’existe pas. Pas plus que l’anglais ou l’espagnol, d’ailleurs. Ce qui existe, ce sont des français, des anglais, des espagnols (comme l’a rappelé, pour le français, un grand colloque organisé à Québec en septembre 2008). Cette pluralité interne des langues n’a rien de surprenant : les langues doivent en effet offrir à leurs usagers les moyens de mettre au point toutes les stratégies communicatives et symboliques dont ils ont besoin. Et ces besoins sont vastes. Ils ne se laissent pas résumer à la formule binaire « fonction instrumentale » versus « fonction identitaire ». Communiquer, informer, travailler, enseigner, séduire, ressentir, tromper, réfuter, se situer, agir, jouer : où classer ces fonctions? Devant remplir mille missions, les langues exhiberont fatalement à leurs observateurs des visages changeant à l’infini.
Cette variation de la langue est donc banale. Pourtant, la mettre en évidence apparait toujours comme scandaleux, tant elle est refoulée dans les consciences par le discours essentialiste. Ce discours rend en effet monolithique à ces consciences ce qui objectivement n’est qu’un conglomérat de variétés linguistiques. Comme unité, le français n’est donc qu’un construct. Le singulier que nous utilisons pour parler de lui mène à confondre la partie et le tout, et donc à occulter le mécanisme qui permet de passer du tout à une partie privilégiée. En effet — et je cite Pierre Bourdieu — « parler de la langue, sans autre précision, c’est accepter tacitement la définition officielle de la langue officielle d’une unité politique » (1982 : 27). Une construction, disais-je : des autorités légitimes affirment « telle langue est une », et la voilà une aux yeux de leurs sujets. Et cette puissance constructiviste du discours commun contamine même celui de la science. Pensez à cette définition de la linguistique que donne Chomsky, mille fois citée et qui pourtant reste incroyable : « La théorie linguistique », pour celui-ci, « a affaire fondamentalement à un locuteur-auditeur idéal, inséré dans une communauté linguistique complètement homogène, connaissant sa langue parfaitement et à l’abri des effets grammaticalement non pertinents » (apud Bourdieu, 1982 : 24). Inutile de dire qu’une telle langue n’est parlée par personne : objet de laboratoire, c’est une sorte de zombie sémiotique.
Cet unitarisme, on le retrouve dans toutes les communautés culturelles (comme le prouve le nom que je viens d’invoquer, celui de Chomsky). Mais il s’est particulièrement développé dans la francophonie. Le francophone est un monothéiste : sa langue est grande, et l’académicien est son prophète. Monothéiste, il a un livre sacré : LE dictionnaire.
Oui, le français offre l’exemple sans doute le plus poussé qui soit de centralisation et d’institutionnalisation linguistiques. Cette situation a des origines historiques lointaines et complexes. Mais elle est aujourd’hui consolidée par un facteur quantitatif simple : alors que dans les autres grands blocs d’États soudés par une langue européenne, l’ancienne métropole est devenue très minoritaire — c’est le cas pour l’anglophone, l’hispanophone et plus encore pour le lusophone —, la France, où la langue est la pierre de touche fétichisée de l’appartenance nationale, continue à peser d’un poids décisif dans une francophonie où seule une minorité d’usagers a le français comme langue maternelle. Cette centralisation est encore renforcée par l’hyperconscience de la norme : d’où qu’il soit, le francophone est un individu affecté d’une hypertrophie de la glande grammaticale. Et celle-ci secrète des anticorps contre la variation. Par exemple, oser dire qu’il y a une langue ici, et qu’on peut bien l’appeler « français du Québec » ou «
québécois » semble témoigner d’un dysfonctionnement grave du métabolisme francophone.
1. Le présent texte applique des rectifications orthographiques de 1990, approuvées par toutes les instances francophones compétentes, dont l’Académie française.






